2013…

L’année nouvelle débutante est synonyme de la célébration des bons vœux et du retour sur le temps écoulé. C’est aussi le symbole de multiples bouleversements dans notre pays.

2013, ce sera…

En vrac, passons en revue les différents changements : le prix du titre-service passe de 7,50 € à 8,50 €, l’accès à la logopédie est remboursé les trente premières minutes pour les enfants de moins de dix ans. Pour les plus de dix ans, ce remboursement est effectif pour une heure. Au menu, une hausse de 2,35 % du salaire des employés faisant partie de la Commission Paritaire Nationale Auxiliaire pour Employés 218. Pour trois mois seulement, un chômeur recevra 65 % de son dernier salaire contre 60 % auparavant. Pour terminer ce petit tour d’horizon, la déduction de la TVA sur les smartphones, laptops, tablettes et véhicules d’entreprises sera limitée à « l’usage professionnel réel. »

Une myriade d’autres changements sont à prévoir. Citons l’accès, une augmentation des taxes sur le tabac et l’alcool, le délicat dossier de l’emploi des séniors, la relative disponibilité des chômeurs sur le marché de l’emploi et la séparation des activités spéculatives ou de dépôt des banques, sont quelques modifications de dispositions légales qui nous attendent. Une année sans élections nous fait remarquer Béatrice Delvaux, Éditorialiste au journal Le Soir.

Une année communautairement confédéraliste

Sur la scène politique, l’effluve confédéraliste réapparaît comme un moteur majeur de changements. Bart De Wever, Bourgmestre d’Anvers et Président du parti de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), prévoit cette année « pour le confédéralisme. » Éric Defoort, cofondateur et membre de la NVA, présente son idéologie partisane comme « hautement démocratique. » Dans Mise au Point, le dimanche sur la RTBF, la question soumise aux auditeurs était : qu’est-ce que le confédéralisme ? La réponse de quelques participants au débat dominical est moins tranchée. « On veut arriver à une confédération belge. » Pour Ben Weyts, membre de la N-VA, le confédéralisme « consisterait en une autonomie poussée des entités fédérées, de telles sortes qu’elles exercent leurs compétences au plus près des gens. Mais nous devons aussi reconnaître que la politique étrangère et la défense seraient mieux exercées au niveau fédéral. Comme cela se passe déjà au niveau européen. » Réponse définitive pour la fin de l’année voire au début 2014, lors d’un Congrès que présentera le N-VA pour expliquer et convaincre les électeurs que le confédéralisme belge est la solution institutionnelle et étatique indispensable pour la Belgique. Pour Éric Defoort, le programme électoral tant attendu est en train d’être écrit.

En Flandre, le discours de Noël du roi Albert II fait réagir la presse, le monde politique et la N-VA. L’extrait polémique : « En ces temps perturbés que nous vivons, soyons vigilants, et montrons-nous lucides face aux discours populistes. Ils s’efforcent toujours de trouver des boucs émissaires à la crise, qu’il s’agisse de l’étranger ou des habitants d’une autre partie de leur pays. Ces discours existent aujourd’hui dans de nombreux pays européens et aussi chez nous. La crise des années 30 et les réactions populistes de cette époque ne doivent pas être oubliées. On a vu le mal que cela fit à nos démocraties » pointe le danger du populisme et l’association gravissime aux menaces fascistes des années 30. La question de l’opportunité politique, démocratique et juridique de ce discours est mise en exergue au nord du Pays.

Du côté des réactions, Bart De Wever parle d’une émission « concédée du PS. » Dans le quotidien flamand, De Morgen, le Professeur émérite d’Histoire contemporaine Mark Van Den Wijngaert dit : « De koning doet zelf aan populisme. » Elio Di Rupo, premier ministre, voit la N-VA comme un parti très dangereux, dans De Zondag. Côté francophone, on admet l’allusion du Roi quant au danger que représente un populisme exacerbé pour la vie politique belge. A contrario, Didier Reynders, ministre des Affaires étrangères, du Commerce extérieur et des Affaires européennes, déplore la relation faite entre le populisme et les évènements des années 1930. Dans le monde académique, le Professeur de Droit Constitutionnel et des Libertés Publiques aux Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur, Hendrick Vuye, estime qu’une « monarchie avec un roi-politique ne peut plus continuer à exister. Le roi Albert est allé beaucoup trop loin avec son discours de Noël. » Pierre-André Taguieff, philosophe, politologue et historien des idées, définit le populisme comme l’acte de prendre publiquement le parti du peuple contre celui des élites, autres. Épinglons, côté francophones, la réaction de Francis Van de Woestyne, Éditorialiste en chef à La Libre Belgique, et dans un même temps, Journaliste politique, « sur le fond, je pense qu’Elio Di Rupo a entièrement raison. Reprenez ce qu’il a dit : la N-VA est séparatiste et est donc très dangereuse pour le pays. Comment dire les choses autrement ? Un parti qui veut la fin du pays est forcément dangereux pour ce pays. Le problème est qu’on ne peut plus toucher à un cheveu de Bart De Wever sans provoquer une levée de boucliers dans tous les partis. »

Pour la maison Belgique, le Premier Ministre espère « tenir le cap du redressement durable ». Le budget 2013 « évite à notre pays le pire et permet de le mettre à l’abri des vents mauvais de la spéculation financière. » Il prévoit 647 millions d’euros de réduction des dépenses primaires du budget fédéral. Pour rappel, les dépenses primaires sont les dépenses effectuées par les administrations publiques n’étant pas soumises à une quelconque charge d’intérêts ni aux transferts internes entre administrations publiques. 710 millions d’euros sont alloués à une baisse des dépenses en matière de Sécurité sociale. Dans le packaging des mesures prises, les Vices premiers et le premier ministre ont prévu une enveloppe budgétaire de 1,067 milliards pour la fiscalité contre 1,316 milliards d’euros consacrée à la diversité de ces mêmes mesures. Le premier ministre prévoit un impact réel de ces mesures sur le budget 2014 et la continuité de celles-ci en matière de réduction du déficit public. L’Union Européenne prescrit ce dernier sous la barre des 2,15 % en 2013 contre 2 % déjà contrainte pour l’année écoulée. Ce faisant, la Belgique plaide en faveur d’un budget européen d’au moins 1 % supérieur au Produit Intérieur Brut dégagé au sein des pays membres de l’Europe.

L’objectif du gouvernement est de réduire notre handicap salarial de moitié d’ici à 2015 et totalement à l’horizon 2018 face à nos pays voisins et plus particulièrement à l’Allemagne. Pour ce faire, il était nécessaire de recourir à la modération salariale au-delà de l’indexation et de la hausse barémique, de penser la réduction des charges patronales et de réviser la manière d’indexer les salaires. Parallèlement, la mise en œuvre de la sixième réforme de l’État est indispensable. Au programme, le transfert aux entités fédérées des allocations familiales, d’importants aspects menés au sein de la politique de l’emploi et de la santé. En somme, un travail titanesque, mais nécessaire.

Une chose est certaine, le débat communautaire est relancé pour bout de temps, mais pas seulement. La question de l’attribution des dotations aux membres de la famille royale, la loi du 2 mai 2002 sur les fondations privées dont la très médiatique fondation de la Reine Fabiola, les incertitudes diplomatiques du Prince Laurent dans le domaine de l’énergie. Enfin, l’avenir de Bruxelles comme région indépendante sera au centre des négociations à venir entre les différents acteurs belges.

Une année socio-économiquement insoutenable

Du côté des entreprises, la société Graydon Belgium S.A., présente dans le secteur des informations commerciales et marketing, annonce le nombre de 11.083 faillites atteint en 2012. C’est 5 % de plus qu’en 2011. Précisément, 99 % des entreprises étaient des PME. Pour 2013, le nombre médian de 12 250 faillites est évoqué dans notre pays.

Évidemment, le dossier Arcelor-Mittal est au menu de cette tragédie sociale pesant sur notre pays depuis pas mal de temps, et pour 2013 ! Qu’elle sera l’avenir socio-économique du bassin liégeois ? La comparaison avec le charbonnage est-elle exagérée ? L’histoire montre pourtant, au fil de ce sombre climat, une déconstruction croissante du tissu social, économique et politique en Région Wallonne malgré l’effort du gouvernement wallon et de son Plan Marshall 2.0 vert. La solidarité est, sera et restera le maître mot au sud du pays. Par ailleurs, l’Union Européenne demande, dans sa politique d’emploi Europe 2020, à tous les acteurs du monde du travail de participer ensemble au développement du marché de l’emploi européen. Dossier à suivre, le dimanche 27 janvier 2013 sur RTL TVI dans Controverse, le débat dominical de la chaîne. La question posée par le débat de Mise au Point. Arcelor-Mittal : un comportement de « crapules » ? L’émission dominicale de la VRT, De Zevende Dag, revient sur le possible départ de la Grande-Bretagne de l’Union européenne après le référendum demandé par le Premier Ministre conservateur David Cameron pour 2015.

Bonne et heureuse année 2013 à l’ensemble de mes lecteurs et lectrices. Que cette année soit porteuse de changements. Je ne peux que vous souhaiter amour, bonheur, santé pour vous et votre entourage. La vie est courte, alors profitons-en à chaque instant. Merci de votre soutien en 2012, vos commentaires et réactions. Chaque contribution sur ce blogue est un défi que je relève et réitère avec plaisir. L’aventure se poursuivra, cette année encore, avec vous aussi je l’espère de tout cœur.

Bon vent d’ici et d’ailleurs et à très bientôt…

Mes sources

AGENCE BELGA. La N-VA prône le confédéralisme et une autonomie poussée. http://www.lalibre.be/

DH.BE. Ce qui change au 1er janvier 2013. http://www.dhnet.be/

DECLERCQ, Mathias. « Koning doet zelf aan populisme ». http://www.demorgen.be/

DEMONTY, Bernard ; LAMQUIN, Véronique. Tous les détails du budget 2013. http://www.lesoir.be/

DI RUPO, Élio. Déclaration de politique générale – Tenir le cap du redressement durable. http://www.premier.be/

GRAYDON BELGIUM. Historique. http://www.graydon.be/

LE VIF.BE. Les Facultés ne peuvent pas encore s’appeler « Université de Namur » http://www.levif.be/

MAES, Évelien. Ce qui va changer pour votre travail en 2013. http://www.references.be/

PORTAIL BELGIUM.BE. 1er janvier 2013 : les nouveautés. http://www.belgium.be/fr/

RTBF. Herman De Croo : le confédéralisme de la N-VA est « une vente d’illusions » http://www.rtbf.be/

RTBF. Le discours de Noël d’Albert II suscite la controverse en Flandre. http://www.rtbf.be/

RTBF. Mise au Point : débat animé avec la N-VA sur le confédéralisme. http://www.rtbf.be/

RTBF. Elio Di Rupo : « La N-VA est très dangereuse » http://www.rtbf.be/

TRENDS TENDANCES.BE. Records de faillites en 2012, en attendant 2013… http://trends.levif.be/

VAN DE WOESTYNE, Francis. Édito : Bart De Wever, l’intouchable. http://www.lalibre.be/

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L’enjeu de tous les temps…

Ce billet est dédié à un article paru dans les colonnes du Monde Diplomatique au mois d’octobre 2012. Sa rédaction est assurée par Serge Halimi directeur du Monde Diplomatique,  un mensuel d’information et d’opinion dont son orientation politique est étiqueté « de gauche », depuis 2008.

L’instantanéité du flux d’information est en hausse ces dernières années, c’est un fait. Nombres de réseaux sociaux rendent compte de l’actualité avec plus ou moins de sûreté quant à la qualité rédactionnelle des propos tenus. L’incessante production de nouvelles engendre une perte de qualité. Le métier de journaliste a changé. Pourquoi ? Tentative de réponse avec ce qui suit…

« On n’a plus le temps »

CEUX qui se désolent du manque d’attention à leur cause, à leur activité, se voient souvent opposer la même explication : « On n’a plus le temps. » On n’a plus le temps de se plonger dans un livre « trop long », de flâner dans une rue ou dans un musée, de regarder un film de plus de quatre-vingt-dix minutes. Ni celui de lire un article abordant autre chose qu’un sujet familier. Ni de militer ni de faire quoi que ce soit sans être aussitôt interrompu, partout, par un appel qui requiert d’urgence son attention ailleurs.

 Pour sortir d’une crise déclenchée par la finance, les pistes étaient multiples : brider la spéculation, réglementer les marchés, sanctionner les banquiers… Avec le soutien d’un nombre croissant d’industriels, l’Union européenne a formulé une autre priorité, qu’elle impose déjà aux pays en difficulté : accroître la « compétitivité » du marché du travail. Mais que désigne ce terme, que dirigeants de gauche comme de droite semblent avoir érigé en nouveau Graal ?

 Pour une part, ce manque de temps découle de l’apparition de technologies qui ont permis de gagner du temps : la vitesse des déplacements s’est accrue, celle des recherches, des transmissions d’informations ou de correspondances aussi, souvent à un coût modeste ou dérisoire. Mais, simultanément, l’exigence de vitesse n’a cessé d’obérer l’emploi du temps de chacun, et le nombre de tâches à réaliser a explosé. Toujours connecté. Interdit de musarder. On n’a plus le temps.

 Parfois, c’est aussi l’argent qui fait défaut : on n’a plus les moyens. S’il coûte toujours moins cher qu’un paquet de cigarettes, un journal comme Le Monde diplomatique implique une dépense que bien des salariés, chômeurs, étudiants, précaires ou retraités ne jugent pas anodine.

Parmi d’autres, ces raisons expliquent la désaffection de la presse payante. Une fraction de ses anciens lecteurs l’abandonne à mesure que la fenêtre de papier ouverte sur le monde, l’attente du postier ou du kiosquier se métamorphosent en une contrainte de lecture supplémentaire dans un calendrier surchargé – et surtout s’il faut payer. Un des propriétaires de Free et du Monde, M. Xavier Niel, anticipe que les journaux auront disparu d’ici une génération.

 Si leur financement se faisait sur des écrans, des tablettes, il n’y aurait peut être guère motif à s’alarmer : ceci remplacerait cela. Mieux encore, la science, la culture, les loisirs, l’information se diffuseraient plus vite, y compris dans les lieux les plus reculés. Au reste, nombre de périodiques conçus sans autre projet rédactionnel que d’arrondir les profits (ou l’influence) de leurs propriétaires peuvent bien succomber sans que la démocratie y perde. Seulement, les nouvelles technologies de l’information n’assurent au journalisme ni les emplois ni les ressources des anciennes. A moins de travailler à titre bénévole, c’est-à-dire en tirant ses revenus d’ailleurs, comme la plupart des blogueurs, la profession se trouve menacée du pire : elle ignore si elle dispose d’un avenir.

 Un train, un métro, un café, un congrès politique : autrefois, dans ces endroits, la presse régnait ; dorénavant, combien de gens y déploient encore un journal autre que « gratuit » ? Ne s’agit-il que d’une impression ? Les chiffres s’entêtent et confirment la réalité d’un décrochage. En Europe de l’Ouest et aux États-Unis, la diffusion des journaux a décliné de 17 % au cours des cinq dernières années. Et le recul se poursuit. En France, une période de fièvre électorale ne provoque plus aucun retour vers les kiosques ; de janvier à août 2012, les quotidiens généralistes ont ainsi accusé un reflux moyen de leurs ventes de 7,6 % par rapport à l’an précédent. Même lors des Jeux olympiques de l’été dernier, les ventes de L’Équipe, un titre sportif en situation de monopole, ont continué à baisser.

 Dans l’espoir de freiner une telle glissade, un journalisme sonnant et trébuchant multiplie les « unes » qui racolent en violant l’intimité des personnes, ou les articles qui affolent en assimilant n’importe quoi – y compris des provocations isolées de caricaturistes ou des rassemblements groupusculaires d’intégristes – aux «heures les plus sombres de notre histoire».Les chaînes d’information en continu amplifient le tintamarre. Deviner quelle outrance va mobiliser l’attention des médias, occulter une nouvelle qui réclamerait du lecteur davantage qu’un « J’aime ça » au bas d’un blog rageur, est devenu un jeu d’enfant. Ainsi continûment s’accroît la part de vulgarité et de catastrophisme dont la plupart des propriétaires de presse s’imaginent qu’elle provoquera du buzz pendant quelques heures. Mais, sur ce terrain, comment escompter faire payer au lecteur ce qu’il peut trouver – gratuitement et à profusion – ailleurs ?

EN PARTICULIER sur la Toile. Aujourd’hui, aux 35 millions de Français qui lisent un périodique s’ajoutent ou se superposent 25 millions d’internautes qui, chaque mois, consultent au moins un site de presse. Mais ces derniers ont été habitués à croire que le règne de la société sans argent était advenu – sauf lorsqu’ils se précipitent pour acheter, cette fois au prix fort, leur ordinateur, leur Smartphone ou leur tablette, souvent pour pouvoir consulter une presse qui leur est offerte… L’audience en ligne ne rapporte donc pas grand-chose à ceux qui recherchent, éditent, corrigent, vérifient l’information. Ainsi une structure économique parasitaire s’édifie peu à peu qui concède aux uns tous les profits du commerce. Et qui facture aux autres tous les coûts de la « gratuité ».

 Un quotidien comme The Guardian, par exemple, est devenu grâce à son site Internet numéro un de l’audience au Royaume-Uni et troisième dans le monde, sans que cela l’empêche – et, devrait-on dire, au contraire – de perdre l’année dernière 57 millions d’euros et de licencier plus de soixante-dix journalistes. Car bien qu’elle requière toujours davantage d’investissements, la croissance du trafic numérique des journaux coïncide en général avec la réduction de leurs ventes en kiosques. Assurément, près de 6 millions de Britanniques lisent au moins un article du Guardian par semaine, mais seuls 211 000 l’achètent quotidiennement. C’est cette petite population, déclinante, qui finance la lecture gratuite de la plupart des internautes. Un jour, forcément, ce voyage s’arrêtera pour tous faute de carburant.

 Le pari perdu des éditeurs concerne aussi la publicité. Au départ, le modèle de la « gratuité » en ligne imitait la logique économique de la radio commerciale, puis celle de ces quotidiens que des travailleurs précaires distribuent à l’aube à l’entrée des stations de métro. A ceci près que, dans un cas, on sait depuis longtemps de quoi il retourne – de radios privées (RTL, Europe 1, NRJ, etc.) dont les programmes se faufilent entre des spots qui martyrisent les tympans. Et que, dans le second, si DirectMatin ou Métro, l’un propriété de M. Vincent Bolloré, l’autre de TF1, ont pour projet une société de la gratuité, c’est à condition que celle-ci leur rapporte encore davantage. Il leur suffit pour cela de facturer directement l’annonceur en lui livrant en échange des fagots de lecteurs ou d’auditeurs.

 Avec l’information en ligne, le fiasco du même calcul est devenu patent. Les sites de presse ont beau aligner les succès d’audience, la ressource publicitaire ne leur parvient qu’au compte-gouttes. Car son produit profite avant tout aux moteurs de recherche, devenus selon M. Marc Feuillée, président du Syndicat de la presse quotidienne nationale (SPQN), « des méga régies publicitaires, absorbant comme des Moloch la quasi-totalité des revenus de nos annonceurs ». M. Feuillée précise : « Entre 2000 et 2010, le chiffre d’affaires publicitaire des moteurs est passé de 0 à 1,4 milliard d’euros, celui de la presse [en ligne] de 0 à 250 millions d’euros (Presse, 2012). » Informé en détail des goûts et des lectures de chacun d’entre nous, capable (comme Facebook) de vendre aussitôt cette avalanche de données personnelles aux publicitaires, qui s’en serviront pour mieux « cibler » leur gibier, Google est également passé maître dans l’art de faire de l’« optimisation fiscale » en Irlande et aux Bermudes. Très opulente, cette multinationale ne paie donc presque pas d’impôts.

 Si la presse va mal, la plupart des titres le dissimulent en recourant à des indicateurs frelatés. Ainsi, une partie de la diffusion proclamée payante – plus de 20 % dans le cas des Échos, de Libération ou du Figaro – est en réalité offerte à des gares, épiceries de luxe, hôtels, écoles de commerce, parkings… Quant au nombre revendiqué d’abonnés, il s’écroulerait sans les techniques dignes du hard discount que colporte par exemple le jovial directeur du Nouvel Observateur chaque fois qu’il propose 13 numéros de son magazine pour 15 euros, avec en prime une «montre de collection Lip Classic». Mais le patron de L’Express aux écharpes colorées surenchérit aussitôt : avec lui, c’est 45 numéros pour 45 euros, et en bonus un  « réveil à ambiance lumineuse et sonore ».

 D’autres astuces permettent de doper l’audience des sites. Ainsi, quand un titre de presse appartenant à M. Serge Dassault acquiert un site spécialisé de spectacle ou de météo, c’est pour pouvoir aussitôt prétendre que chaque internaute achetant en ligne sa place de cirque, ou s’inquiétant de l’ensoleillement de ses vacances, est devenu ipso facto un lecteur de la « marque » Le Figaro…

 Soyons donc singuliers également dans notre franchise : depuis janvier de cette année, la diffusion du Monde diplomatique a baissé de 7,2 %. Le temps qui fait défaut, l’argent aussi, un certain découragement face à une crise qui se déploie ainsi que nous l’avons anticipé, bien avant les autres, mais à laquelle nous ne pouvons pas seuls apporter remède, une contestation de l’ordre économique et social qui peine à trouver des débouchés politiques : tout cela a contribué à notre recul.

 A la dégradation de notre situation financière qui en découle s’ajoute une nouvelle baisse de nos recettes publicitaires. Nous avons promis à ceux de nos lecteurs, nombreux, que ce type de revenu hérisse qu’il n’excéderait jamais 5 % de notre chiffre d’affaires. En 2012, il n’atteindra même pas 2 %… Grâce à une politique intransigeante sur le tarif de nos abonnements – nous ne bradons pas nos publications et nous n’offrons plus rien d’autre à nos abonnés que les journaux qu’ils commandent –, grâce aussi à la campagne de dons que nous relançons chaque année à cette même époque et qui aide à financer nos projets de développement (voir le bulletin ci-contre), nos pertes resteront modestes en 2012. Mais rien ne garantit que nous revenions à l’équilibre l’année prochaine.

 QUELQUES rayons de lumière éclairent néanmoins notre paysage. Une nouvelle édition électronique sera lancée dans les mois qui viennent. Elle permettra au lecteur de passer instantanément d’un format qui reflète le journal papier, son déroulé, sa mise en page, à un autre plus adapté à tous les écrans. Une édition spécifique destinée aux tablettes et autres liseuses est également en préparation. Par ailleurs, nous avons observé que nos archives avaient suscité un vif intérêt – les ventes de notre dernier DVD-ROM ont largement excédé nos attentes. Aussi allons-nous prochainement proposer à tous nos abonnés, pour une somme modique, l’accès instantané à n’importe lequel de nos articles publié entre la naissance du Monde diplomatique en mai 1954 et le numéro en cours.

Enfin, chacun, abonné ou non, pourra bientôt disposer, grâce à un forfait, de tout notre fonds documentaire pendant quelques jours. Ces nouvelles fonctionnalités du site Internet, que nous espérons déployer dès le début de l’année prochaine, ont requis un très long et très lourd investissement de notre part. Nous en attendons enfin des revenus réguliers. Ils contribueront à la défense de notre indépendance.

Mais il nous faut aussi soutenir les ventes du journal. Cela implique d’abord que chacun connaisse son existence. Or la visibilité du Monde diplomatique décroît dans les kiosques et maisons de la presse à mesure que s’effiloche le réseau de distribution. Forçats de la profession situés en bout de chaîne, soumis à des horaires et à des conditions de travail éprouvants, concurrencés par la presse dite « gratuite », des centaines de kiosquiers et de marchands de journaux ont fermé boutique au cours des dernières années (918 rien qu’en 2011). C’est pourtant grâce à eux que s’établit le premier contact avec nos lecteurs. Comment faire savoir autrement à ceux qui ne sont pas encore abonnés à nos publications que nous avons publié telle enquête, telle analyse, tel reportage ?

Car, quand il s’agit du Monde diplomatique, la promotion confraternelle, d’ordinaire si bavarde, fait soudain silence. Ainsi, entre le 19 mars et le 20 avril 2012, une période choisie au hasard de l’emploi du temps d’un de nos stagiaires, les revues de presse d’Europe 1, de RTL et de France Inter ont cité 133 titres, dont Le Figaro (124 fois), Libération (121 fois), sans oublier France Football et Picsou Magazine. Le Monde diplomatique ne fut jamais mentionné. Difficile de faire moins pour le principal journal français publié dans le monde (51 éditions en 30 langues)… Au fond, peu importe : notre réseau social, c’est vous. C’est donc à vous qu’il revient d’abord de faire connaître ce mensuel, ses valeurs, d’encourager son aventure intellectuelle, ses engagements. De convaincre autour de vous qu’il n’est ni urgent ni nécessaire de réagir à toutes les « polémiques », de tout embrasser pour ne rien étreindre, de tout parcourir pour ne rien retenir. Et qu’il est bon – par exemple une fois par mois ? – de quitter la pièce où les gens vocifèrent, de décider qu’on s’arrête et qu’on réfléchit.

 A QUOI peut servir un journal ? A apprendre et à comprendre. A donner un peu de cohérence au fracas du monde là où d’autres empilent des informations. A penser posément ses combats, à identifier et faire connaître ceux qui les portent. A ne jamais rester solidaire d’un pouvoir au nom des références qu’il affiche sitôt que ses actions les démentent. A refuser le verrouillage identitaire d’un « choc des civilisations » oubliant que l’héritage de l’« Occident », c’est le sac du Palais d’été, la destruction de l’environnement, mais aussi le syndicalisme, l’écologie, le féminisme – la guerre d’Algérie et les « porteurs de valises ». Et que le « Sud », les pays émergents qui défont l’ordre colonial, englobe des forces religieuses moyenâgeuses, des oligarchies prédatrices, et des mouvements qui les combattent – le géant taïwanais Foxconn etles ouvriers de Shenzhen.

A quoi peut servir un journal ? En des temps de reculs et de résignations, à défricher les sentiers de nouveaux rapports sociaux, économiques, écologiques (3). A combattre les politiques austéritaires, à aiguillonner ou à tancer des social-démocraties sans souffle et sans sève. C’est, par exemple, dans ces colonnes que fut popularisée l’idée d’une taxe sur les transactions financières (4), puis celle d’un plafonnement des revenus (5). Parfois, un journal peut donc aussi rappeler que la presse n’a pas toujours partie liée avec les industriels et les marchands contre ceux qui entendent sauver la planète et changer le monde.

 A l’évidence, l’existence d’un tel journal ne peut pas uniquement dépendre du travail de la petite équipe qui le produit, aussi enthousiaste soit-elle. Mais nous savons que nous pouvons compter sur vous. Ensemble, nous prendrons le temps qu’il faut.

Ses sources

(1) Cf. Déborah Corrèges, « La tyrannie de la vitesse », Sciences humaines, no 239, Auxerre, juillet 2012.

(2) Correspondance de la presse, Paris, 17 septembre 2012.

(3) Lire par exemple Bernard Friot, « La cotisation, levier d’émancipation », Le Monde diplomatique, février 2012 ; Manière de voir, n° 112, « Le temps des utopies », août-septembre 2010.

(4) Ibrahim Warde, « Le projet de taxe Tobin, bête noire des spéculateurs, cible des censeurs », et Ignacio Ramonet, « Désarmer les marchés », Le Monde diplomatique, respectivement février et décembre 1997.

(5) Lire Sam Pizzigati, « Plafonner les revenus, une idée américaine », Le Monde diplomatique, février 2012. Selon plusieurs témoignages publics, cet article aurait directement inspiré à M. François Hollande son projet d’un impôt de 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros.